Depuis le 17 mars 2020, la France est entrée en confinement pour freiner la propagation du covid-19. Situation qui peut fortement fragiliser l’équilibre mental des familles amenées à cohabiter ensemble 24h sur 24.

Julie Graignic, médecin psychiatre au GHU Paris psychiatrie et neuroscience, responsable d’une unité d’accueil des adolescents et des jeunes adultes, nous apporte un éclairage afin de gérer sereinement le confinement au niveau psychologique. Des pistes nous sont également proposées pour accompagner les enfants dans la gestion de leurs émotions, en ce contexte sans précédent.

1) Quels sont vos conseils pour bien gérer le confinement en famille, de telle sorte à ce que la santé mentale de tou.te.s soit préservée ?

Le confinement est une épreuve inédite, liée à une crise sanitaire grave qui nous inquiète tous. Cela s’exprime au sein du foyer, chez chacun de nous et dans les liens intrafamiliaux. Nous sommes plongés dans une situation de vulnérabilité psychologique, où il est essentiel de prendre soin les uns des autres.

Il est prouvé que les relations sociales protègent du mal-être et des troubles mentaux. Rester actif socialement, même à distance, minimise la solitude dont beaucoup souffrent, notamment nos ainés. Appeler, écrire des e-mails, partager les dessins des enfants sont bénéfiques pour tous.

Les moments seuls au sein d’un foyer bien rempli sont très précieux et doivent être préservés. Chacun peut s’échapper à travers un livre, un dessin ou un film. La lecture est une excellente fenêtre vers l’extérieur, aussi bien pour les enfants que pour nous. Les histoires et les contes alimentent notre imaginaire. Et l’ennui ? L’ennui est à vivre et non à fuir.  Cela développe chez les enfants leur sens de l’observation et leur créativité. Ce sont des moments de recul et de distanciation nécessaires au bon développement psychique. Nous apprenons ainsi à nous définir au-delà de nos actions et du « faire».

L’activité physique est bien mise à mal par le confinement. Toutefois, elle reste primordiale pour notre santé physique et psychique. Elle régule des fonctions essentielles, comme le rythme veille-sommeil, la cognition, la digestion, ou encore le système immunitaire. Pour nos enfants et nous, l’activité physique doit être associée au plaisir. Elle peut s’intégrer à des gages au cours d’un jeu de société, ou par exemple danser sur une musique choisie. Les activités de relaxation et de respiration, comme le yoga et la méditation, sont adaptées à cette période de confinement. Le travail sur la coordination de notre respiration et de nos mouvements sont excellents pour notre santé. De plus, ces activités favorisent une bonne oxygénation et développent la concentration avec une attention portée sur la respiration et l’instant. Bien évidemment, si vous avez accès à un extérieur, l’activité physique au grand air reste idéale. Celle-ci peut rythmer notre journée et s’inscrire dans un rituel quotidien.

Bien manger est aussi essentiel pour la santé mentale. Les enfants participent souvent avec plaisir à la confection des repas. Une alimentation diversifiée, assure un apport nutritionnel complet, est important pour notre santé mentale. Les médias regorgent de recettes faciles à aborder en famille et avec les enfants. Pensons à l’éveil des sens accompagnant l’alimentation : sentir, gouter, toucher, voir les couleurs.

En cette période tendue, recevoir une bonne information est un enjeu de premier ordre. Il faut cependant éviter l’écueil de l’information en continu et des « fake news » qui nous plongent dans un climat anxiogène et délétère. Ecouter les informations, une fois le matin et une fois le soir, quand les enfants sont couchés, suffit amplement.

La routine et les activités ritualisées sont rassurantes pour nos enfants et pour nous. Attachons-nous à préserver nos repères avec notre rythme habituel du coucher, du lever, des repas, de la sieste, du travail et des loisirs. Ce rythme s’illustre aisément par un tableau-emploi du temps, adressé aux enfants avec des couleurs, des gommettes et des images pour soutenir les activités à accomplir.

Savoir que nous sommes tous « dans le même bateau », que nous partageons une expérience commune vers un objectif élevé et bienfaisant, aide à surmonter cette épreuve. Les applaudissements quotidiens rappellent de façon ludique que séparés par des murs, nous luttons ensemble pour un objectif commun : celui de sauver des milliers de vies, de protéger ceux que nous aimons et ceux qui sortent encore travailler pour le bien de tous. Il ne faut jamais perdre de vue cet objectif. Il s’agit de marcher ensemble vers la résolution de la crise. En restant chez nous, nous sommes aussi des soignants.

Enfin, prendre soins des enfants c’est prendre soin des parents dont les mamans. Des parents stressés et angoissés génèrent un climat de tension à la maison qui est amplifié par le confinement. Alors prenez soin de vous !

 2) Comment gérer les angoisses des enfants lorsque celles-ci sont exprimées? Et comment détecter celles qui ne sont pas verbalisées? Quels comportements doivent nous alerter ?

Les enfants ne sont pas dupes de ce qui se joue. La situation est exceptionnelle, ils ne vont plus à l’école, ils ne sortent plus voir leurs grands-parents, leur famille et leurs copains. Nous ne pouvons pas leur cacher les raisons de ce confinement. Ils imagineront toujours pire que la réalité. Si la vérité n’est pas dite, un enfant construit dans sa tête des fantasmes. Il faut que la réalité s’exprime avec les mots de la réalité et de l’expérience concrète des choses.  Le silence et le « parler faux » sont un mal supplémentaire pour les enfants. En outre, l’inconnu est vecteur d’un sentiment de culpabilité. Alors, parlons-leur pour les déculpabiliser. Dédramatisons tout en restant honnêtes et concrets dans nos explications. Anticiper leurs questions permet d’y apporter des réponses adaptées. Ce sont eux qui donnent le rythme des informations qu’ils sont prêts à accueillir. Il s’agit, de ne pas projeter nos propres inquiétudes et questionnements, mais plutôt d’être attentifs et à l’écoute de leurs demandes. Enfin, ce n’est pas faillir dans notre rôle de parents que de savoir dire parfois notre désarroi ou « je ne sais pas ».

Les signes de l’angoisse chez les bébés et les enfants sont aspécifiques : pleurs, maux de ventre, de tête, pipi au lit, cauchemars, perte d’appétit, repli… Tout changement brutal doit nous alerter. Nous pouvons demander simplement « où as-tu mal ? », « as-tu peur de quelque chose ? ». S’adresser au doudou peut aussi aider à ouvrir un dialogue imagé et adapté.

Pour les plus petits et les bébés, la première réponse à apporter à l’expression de leur peur est de les prendre dans nos bras pour un câlin. Ensuite, au cours d’un moment calme, nous pouvons leur expliquer par des mots simples la situation. « Nous sommes à la maison car dehors un virus circule. Nous nous protégeons et protégeons ceux que l’on aime, papi, mamie en restant à la maison. Cela est temporaire et bientôt nous pourrons sortir tous ensemble jouer dans les jardins et profiter du soleil de l’été ».  Le silence, l’inconnu, les non-dits sont bien plus angoissants. N’oublions pas que les enfants aussi petits soient ils comprennent beaucoup de choses et aiment que nous leur parlions.

Pour les enfants nous pouvons d’abord leur demander ce qu’ils en ont compris et partir de leurs interrogations. Demandons-leur aussi de nous expliquer ce dont ils ont besoin pour être rassurés. La curiosité intellectuelle des enfants est saine et normale. Il s’agit d’y répondre avec simplicité et honnêteté, en évitant de dramatiser. Nous, adultes, sommes plus à même de verbaliser ce que nous ressentons. Alors prêtons leur nos mots. Nous pouvons leur proposer des formulations en leur laissant la liberté de choisir. Et n’oublions pas que les enfants aiment bien les nouveaux mots et même les mots compliqués. C’est ludique et l’occasion d’un échange enrichissant. Les livres sont un très bon vecteur d’explication et de narration. Il existe des livres adressés aux enfants : l’hôpital, chez le docteur, la science. Les jeux accompagnent aussi la compréhension de la situation, par la concrétisation : jouer au médecin ou au scientifique cherchant un remède, jouer à la maîtresse. C’est l’occasion d’expliquer ce qu’est un virus, qui sont les soignants et pourquoi pas, quel est le rôle des politiciens. La musique est connue pour accompagner nos émotions. Par sa vertu cathartique, elle nous libère de nos ressentis négatifs. Les bébés et les enfants y sont très sensibles. Pour nous tous, il s’agit de rester acteurs dans une situation qui nous échappe et nous inquiète.

Pour finir simplement, les câlins, la patience et le dialogue apaisent beaucoup de tensions chez les petits.

3) Quelles sont vos recommandations pour les mamans qui doivent faire face à une charge mentale plus importante dans ce contexte ? 

La charge mentale des mamans est une vaste question qui dépasse de loin celle du confinement et de la situation actuelle. Je pense que c’est une question dont toute la famille doit se saisir.

Les enfants, même petits, sont valorisés par les responsabilités que nous leur attribuons. Cela témoigne la confiance, l’attention et l’estime que nous leur portons. Ils peuvent nous aider à cuisiner (mais cela génère parfois plus de ménage), ranger leur chambre, faire leur lit, pour les plus grands, passer l’aspirateur. C’est le moment idéal pour autonomiser les enfants et les en féliciter.

Une idée parmi d’autres, est d’établir un tableau sur lequel on reporte les tâches (même psychiques), impliquant tous les membres de la famille. Il témoigne ainsi, de façon visible, les tâches accomplies par chacun. De là, le travail qui incombe habituellement aux mamans, souvent invisibilisé, devient visible et concret. La famille pourra enfin prendre conscience de la charge mentale qui pèse sur les épaules des mamans et agir en conséquence.

Faire l’école à la maison est extrêmement ambitieux et difficile. On ne s’improvise pas enseignant du jour au lendemain! D’autant plus que souvent,  nous devons nous même travailler à la maison. Nous découvrons alors la complexité de la pédagogie et des apprentissages. Mais quelle responsabilité ! Là encore l’autonomisation des enfants est un objectif majeur ainsi que l’équitable répartition de leur accompagnement avec l’autre parent, quand cela est possible.

Pour faire face à la charge mentale, essayez de vous réserver un temps tous les jours, au cours duquel personne ne vous sollicitera, ni ne vous posera de questions. Un temps pour faire ou ne rien faire, un temps pendant lequel, vous ne portez pas le foyer à bout de bras.

Enfin, je le répète, prendre soins des enfants c’est prendre soins des parents dont les mamans. Alors encore une fois prenez soin de vous !

 

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